L’individu hypermoderne

Aujourd’hui, les individus présentent des traits psychiques particuliers pour mieux se louvoyer au sein de la complexité du monde. Le dogme de l’excellence, de l’autonomie, ou de la consommation sont autant d’éléments perturbateurs qui l’ont conduit à développer un profond narcissisme. Les paradoxes de cette société continuent de forger un individu en quête de repères.

Lüthi Urs, Light sculpture, photographie, 1972, 41 cm x 51 cm,
signée, datée et numérotée : « Urs Lüthi 72 1/3 »,
Kunstmuseum Luzern, © Urs Lüthi.
Galerie Stähli, Zurich; puis achat par le Kunstmuseum Luzern en 2005.

Le premier, « De la construction individuelle à l’intersection de l’intrapsychique et du social » écrit par Régine Gossart, Psychothérapeute à « Psy campus », service de santé mentale auprès de l’université libre de Bruxelles, est publié dans Pyshcothérapies (vol.23, n°3, 2003, lisible sur Cairn).
L’auteur cherche à mettre en relation les évolutions sociales que connait la société actuelle avec les nouveaux fonctionnements psychiques individuels. En effet, la société moderne résulte de nombreux changements dont nous ne saisissons pas encore tous les aspects. Ceci perturbe l’individu qui doit pourtant trouver de nouveaux « modes d’être au monde » adaptés à son nouvel environnement. De plus, les cadres structurants mis en place au XXe siècle ayant périclité, l’individu tend à endiguer cette perte de repères identitaires en s’en forgeant de nouveaux. Il développe alors une forme d’organisation narcissique défensive dont l’auteur explicite les mécanismes.
L’individu a d’abord recours à la « projection des objets persécuteurs », un concept développé par Mélanie Klein, et qui consiste à stigmatiser autrui pour extérioriser et définir la menace, facilitant donc la défense. Cela permet de maintenir un clivage entre « bons et mauvais ». Paradoxalement ce processus génère un cercle vicieux en nourrissant le sentiment d’insécurité de l’individu. Ce concept s’applique également aux violences perpétrées à plus grandes échelles. Cependant elles sont désormais dictées par des « politiques officielles » raciales et visant à l’extermination pure et simple du « danger »; elles soulignent la haine de l’altérité.
L’auteur évoque ensuite la difficulté de l’individu moderne à « introjecter de bons objets ». Elle en incombe la responsabilité à la société désormais incapable de tenir le rôle de mère symbolique. De plus, Jacqueline Harpman explique que le narcissisme qui se développe chez le sujet moderne n’est en aucun cas l’expression d’un amour de soi, mais un reflex d’auto-préservation.
Par ailleurs, l’identité personnelle se construit dans et par l’interaction entre individu et société. Or, Jacqueline Palmade affirme que le passage des sociétés traditionnelles aux sociétés modernes a en fait conduit à l’émergence de l’individualisme. Ajoutons que le travail ne fournit plus une structure référentielle assez stable. Aussi, face à ces nombreux changements l’individu à le choix entre: le repli sur soi, ou les tentatives d’auto-définition à travers le regard d’autrui.
L’auteur évoque ensuite les conséquences d’un clivage entre « bons et mauvais ». Celui-ci, associé aux exigences de la société conduit à une quête de perfection et d’un moi idéal. On rejette désormais tout ce qui fait écart à la norme.
Mais le système capitaliste a également induit la réification de l’individu notamment dans le domaine du travail. Le sujet n’est plus jugé que sur sa valeur d’échange et marchande: il doit être rentable pour prétendre à la reconnaissance sociale. Il entre donc dans un système ou tout individu est objet. En conséquence, sa valeur fluctue puisqu’elle dépend de sa rentabilité, ce qui entraine une « dépression de l’estime de soi » selon le sociologue Alain Ehrenberg.
Par ailleurs, l’auteur constate un manque dans la mise en place des processus de pensée et de symbolisation. En effet, l’enfant se croit omnipotent tant que tous ses besoins trouvent une satisfaction immédiate, et c’est à la figure maternelle (qui devrait être relayée par la société) de le désillusionner. Selon Bion, c’est en lui apprenant le manque, l’angoisse, la frustration et le deuil de l’objet désiré, que la mère permet le développement du système de pensée chez son enfant. Or, les nouvelles technologies surviennent immédiatement aux attentes de l’individu qui risque ainsi un appauvrissement de son psychisme. D’autre part, si le sujet se trouve malgré tout confronté au manque, plutôt que de recourir à la symbolisation il se réfugiera dans l’équation symbolique.  Selon Hannah Segal, il s’agit d’une forme de négation du manque qui ne prépare donc en aucun cas au deuil. L’individu s’engouffre alors dans la consommation afin de combler ses manques. Il est également de plus en plus prompt à l’action, au détriment de la réflexion. L’auteur constate par ailleurs la récurrence de ce types de comportements chez les jeunes adolescents, déjà fragiles sur le plan psychique.
Enfin, elle conclue sur une note plus positive, affirmant que le décalage entre les exigences sociales et les comportements individuels est principalement du à la différence d’échelle de perception de ces phénomènes. Les solutions adoptées par les individus ne sont donc certainement que provisoires et témoignent d’une période de transition.

Lüthi Urs, Cloud-sculpture, photographie, 1972, 41 x 51 cm, signée, datée et numérotée : « Urs Lüthi 72 1/3 »,
Kunstmuseum Luzern, © Urs Lüthi.
Galerie Stähli jusqu’en 2005 avant achat par le Kunstmuseum Luzern.

Nous nous intéresserons maintenant à l’article nommé « L’injonction d’être sujet dans la société hypermoderne : la psychanalyse et l’idéologie de la réalisation de soi-même » publié dans la Revue française de psychanalyse 4/2011 (Vol. 75, p. 995-1006, lisible sur Cairn), et rédigé par Vincent de Gaulejac qui est un sociologue, professeur de Sociologie à l’UFR de Sciences Sociales de l’Université Paris 7 Denis-Diderot, directeur du Laboratoire de changement social, et enfin président du comité de recherche Sociologie clinique de l’Association internationale de sociologie.
L’auteur commence par étudier la notion de sujet dans l’histoire de la psychanalyse afin de souligner l’ambiguïté du terme. Puis il étudie plus spécifiquement la condition du sujet dans la société hypermoderne. Celle-ci place les individus dans un monde empli d’incohérences et de paradoxes. Ils évoluent également dans un climat où l’excellence, la performance et l’autonomie sont exigées. Cette situation engendre plusieurs bouleversements : l’individu entretient l’illusion qu’il règne sur lui-même, la demande de performance s’affirme comme un absolu inatteignable tant elle est intériorisée, augmentant la pression de l’échec qui devient dans le même temps inévitable. L’individu est désorienté, la conquête de l’autonomie elle-même est paradoxale car elle passe par l’acceptation de cadres. De même, l’individu doit respecté des modèles sociaux tout en affirmant une singularité irréductible. Au sein de cette société mouvante et paradoxale, l’individu est  » condamné à se positionner comme sujet  » c’est-à-dire à faire des choix,  » se transformer pour s’adapter aux changements « . Il est plongé dans l’incertitude. S’apparenter à une communauté devient un moyen pour lutter contre l’errance, tout en donnant le sentiment d’exister. Finalement, la société hypermoderne est une  » société liquide  » soit  » fluide, (…) polycentrée, déterritorialisée « . Elle est menée par le changement permanent, l’instantanéité. Ainsi, le sujet développe un narcissisme, une  » angoisse de perte d’objet, le sentiment de honte face aux exigences d’excellence, un moi flexible « . Il est aussi amené à multiplier ses capacités à dépasser les limites et à se définir un chemin parmi les contradictions du monde. Il devient difficile pour l’individu de se construire dans la durée. Cependant, l’auteur n’exclut pas l’aspect positif de cette situation, à savoir la stimulation de l’individu à développer une énergie fructueuse.
L’ article se conclut sur le rôle de la psychanalyse dans ces circonstances. Deux perceptions sont envisageables. D’un côté, elle peut être une aide précieuse pour les individus en constituant un point de repère. Mais elle peut aussi être un piège en participant, sans le vouloir, au mythe de l’individu créateur de lui-même en l’engageant à produire le sens de son existence.

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